J'ai eu 30 ans il y a quelques jours, et je me suis fendue d'une fête. Je dis "fendue" parce que je ne supporte plus qu'il y ait du monde autour de moi. Le bruit, l'activité et surtout entretenir une conversation, tout ça m'est pénible. Devoir parler, ça, c'est un cauchemar. Choisir des sujets légers et inoffensifs. Surtout pas d'humour noir, ni d'allusion à mon état, ça pourrait mettre les gens mal à l'aise. Ni politique ni religion, c'est grossier à table. On a vite fait le tour... Heureusement qu'il y a la météo et le dérèglement climatique! Bibi phoque en string panthère sur la banquise, ça occupe.

Sourire, bien articuler alors qu'avec la fatigue et la chaleur, ma mâchoire est comme sous anesthésie.

Le truc, c'est de lancer un sujet, après, on écoute. La famille, le boulot, la voiture... Oui, la "voiture" avec ses accrochages, ses accidents, ces "cons au volant", est un thème presque intarissable.

J'écoute aussi parce qu'en plus d'avoir du mal à parler, je n'ai rien à dire. Toutes ces anecdotes sur les gamins: la gastro du p'tit dernier pendant la fête de l'école, Mich-Mich le collègue alcoolique qui cuve dans les W.C du bureau, le carton de madame qui a défoncé l'aile en sortant du parking de Carrouf... Tout ça, je connais pas, moi.

J'ai pas enchaîné les stages et les p'tits boulots, je suis en froid avec ma famille...

"T'as fait quoi ces dernières années?" Je me suis battue pour rester en vie.

Un autre truc tout bête mais qui m'enerve: quand tout le monde se lève pour débarrasser, et moi, je reste là, sans bouger. L'impression de n'être qu'un parasite qui ne sert à rien, me saute au visage.

Demander, même un verre d'eau, ne rien pouvoir faire. Regarder et tant pis si c'est mal fait, si j'aurais voulu le faire autrement. C'est comme ça, point. Pas choisi mais subi.

Demander à monsieur de ramasser la chaussette (que le chien a piqué dans le coffre à linge sale), au milieu du couloir, toute baveuse (bah oui, le chien a joué avec!), devant laquelle il est passé une bonne demi-douzaine de fois sans la voir mais moi, je l'ai bien vu, et dès ce matin. Surtout le demander le plus aimablement du monde et avec moult politesses, en cachant soigneusement le fait qu'on est passablement énervée. Car sinon: "T'as cas le faire si ça te va pas!" Merveilleux et si plein d'esprit.

 

Autre point à déplorer: la séduction. Que ne donnerais-je pour allumer les yeux d'un homme. Juste pour le challenge, sans donner suite, juste pour séduire, pour plaire encore. 

J'ai entendu: "ce qui me fait craquer, c'est les filles typées irlandais, peau blanche, tâches de rousseurs..." Heu, coucou je suis là! Étonnant qu'un homme dise ça devant moi mais sans me voir. Je ne compte pas. Je ne joue pas la partie, je reste sur la touche.

Je dois être un ange, asexué.

A quand le: "moi ce qui me plaît, c'est une jolie rousse aux yeux verts et son carénage de fauteuil assorti, avec les roues inclinées, sportive quoi!".

Beaucoup de bruit pour rien: même si Johnny Depp me courtisait, j'aurais tellement peur que j'irais m'enterrer dans un trou, en le repoussant.

Quoique... Johnny Depp...

 

J'ai accepté d'organiser cette fête en gardant à l'esprit que je fêtais ma dernière dizaine en bon état. Les "Friedreichs" passent rarement la cinquantaine, et s'ils y arrivent, c'est pas joli-joli. Bien sur, chaque malade a une progression/dégénérescence propre. On meurt chacun à notre rythme, pas de bousculade, y en aura pour tout le monde.

Je veux leur laisser un beau souvenir de moi.

C'était donc un adieu. Personne ne la remarqué ou n'a voulu le voir.


Ils m'ont tous embrassé en partant en me disant: "à l'année prochaine!". Rien n'est moins sûr les poteaux...

Une nana de 30 ans ne devrait pas se préoccuper du souvenir qu'elle va laisser. C'est affreux, je vais bientôt préparer mes obsèques à ce train là!

Le plus douloureux pour moi n'est pas ma souffrance mais le mal que je fais aux autres. Par empathie ou en les inquiétant. Je ne le contrôle pas et ça me démolit, avec parfois le raisonnement (quelque peu radical) que si je n'étais plus là, je ne ferai plus souffrir mon entourage.