Un mail provenant de l'administrateur du "forum" de l'AFAF (qui n'en est pas un, c'est un vieux "board" Yahoo Groupe, qui a 20 ans, qui a le design déprimant des "trucs d'handicapés", tout naze, mais quand j'ai émis l'idée de créer un beau forum flambant neuf, je me suis faite rembarrer.) est arrivé dans ma boite de réception, rien que le titre m'a fait bondir:

Handicap : quand les blocages sont dans les têtes.

Willy LE DEVIN 14 novembre 2013 à 18:06

Je ne sais pas si l'expéditeur cautionne l'article, aucun commentaire n'accompagnait le lien.

J'ai relu plusieurs fois le texte pour être sûre que je ne me mettais pas la rate au court-bouillon pour rien. Ce que j'ai compris: si les personnes malades/handicapées ne font pas d'études, c'est par défaut de volonté (?). Matériellement, c'est possible, donc si ça n'aboutit pas, c'est par mauvaise volonté... (ton évidemment sarcastique)

Non, j'ai dû mal comprendre. Aucun blaireau sachant taper au clavier ne pourrait avancer cette thèse. Si?

Les aménagements techniques se multiplient: "la loi de 2005 sur l’accessibilité des lieux publics poursuit - lentement - sa progression" + hausse du nombres d'auxiliaires de vie. Donc, si ce n'est pas le "pratique" qui pèche, c'est bien le "théorique"...

"Plus le niveau monte, plus le handicapé est perçu comme une entrave." Sympatoche c'te phrase!

Les employeurs, malgré une apparente volonté de bien faire, auraient en fait une petite réticence à l'embauche? Tu m'étonne, Yvonne!

Et enfin, le meilleur pour la fin, ça serait les parents qui saborderaient tout, les mères particulièrement. C'est toujours de la faute de la mère de toute façon!

"Ayant conscience des mines qui truffent le terrain, des déceptions, des sacrifices et des souffrances qui peuvent découler d’un tel parcours du combattant, les parents, souvent, rechignent, entraînant dans le tombeau de la fatalité les espoirs de leurs enfants."

Bon, ça me démange depuis le début, je vais parler de moi là, et de comment j'ai vécu ma scolarité. J'ai quitté la fac y a 10 ans, ça remonte, je te l'accorde.

Ma mère a tenu à m'éduquer de façon "normale", sans chichis ni traitement de faveur. Elle disait qu'il ne fallait pas s'apitoyer sur mon sort et que si elle m'élevait "à la dur", c'était pour mon bien.

L'argument de la "maman-poule", c'est cramé.

J'étais dans un collège privé-catho quand la maladie s'est déclarée. Entre nous, je doute que ce soit par "charité chrétienne" mais plus parce que mes parents payaient 1500 francs par mois (hé oui pas encore d'euros), si le personnel et toute l'équipe étaient compréhensifs et vraiment aux p'tits oignons. En plus, j'étais bonne élève, discrète et obéissante, les profs adorent. L'établissement n'était pas adapté mais c'était compensé par une bienveillance, une ingéniosité et de la bonne volonté de tous. Enfin, le collège n'acceptait que 700 élèves, on garde l'esprit familial.

Au lycée, retour dans le public. Sans être stigmatisée, je savais que les adultes "savaient qui j'étais" et je sentais un regard attentif mais jamais appuyé ni intrusif. Pour le bac, ma prof de lettre avait fait les démarches pour que j'ai un tiers-temps. 

Et puis, la fac! LLCE anglais à Marne la Vallée Il m'a fallu quelques années (4) avant que je réalise que quelqu'un souffrant de dysarthrie ne peut logiquement pas devenir prof d'anglais. Personne ne m'avait prévenu! Ni mes parents, ni un de mes profs, ni la conseillère d'orientation du lycée. Quand j'y repense c'est comme encourager un aveugle à être chauffeur de taxi. C'est évident que c'est absurde! Peut-être quelqu'un y a pensé mais c'est dit qu'il "ne fallait pas briser mes rêves" Sauf que, plus dur fût la chute...

La fac était à 2 heures de voiture le matin, 30 minutes l'après-midi. Non, elle ne migrait pas, pas de faille spatio-temporelle, ni de détour par Lille, mais juste la Francilienne aux pires heures. Je voyageais en VSL = en taxi pour malades. Donc, quand je commençais les cours à 8h30, je partais de chez mes parents à 6h30, voir 6h00 si une interro était prévue au 1e cours.

A ma 4e année, vu que je redoublais, j'avais validé pas mal de matières. J'ai osé demandé un aménagement de mon emploi du temps: un allégement des cours, surtout le matin. (Trajet-> moins de sommeil-> +de fatigue-> progression de la maladie.) Le "directeur de ma promo" m'a regardé comme si je lui proposais une gâterie contre ma Licence, horrifié. "Si je le fais pour vous, je devrais le faire pour tout le monde!". A l'époque, j'ai eu si honte d'avoir mendier de l'aide. Je trouvais ça tout à fait juste de n'avoir le droit à aucune faveur. Maintenant, je me dis que c'était un gros con. Non pardon, un VIEUX gros con. Aujourd'hui, un mec me dirait ça, je lui péterait le dentier à coup de palette! (= terme technique, c'est un des repose-pieds amovibles, sur le fauteuil.)

Cette année fût ma dernière à cause "d'elle". Elle représente à elle seule 60% de ma décision de baisser les bras, d'arreter le combat. "Elle", était ma prof de grammaire anglaise. Une petite minette à peine sortie de l'école qui, en quelques mois, était passée de "gentille fille" genre "Marie-Cécile au serre-tête" à une post ado rebelle, piercée, vicieuse et désagréable. J'appelle ça la "Transformation Mariah Carey".

On était au mois de janvier, je crois, 2 heures avant les partiels du 1e semestre. En sortant du réfectoire, je glisse sur le parquet du hall et m'explose le genou. Mes potes vont chercher du secours pendant que mon articulation gonfle et passe par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Un mec, pseudo pompier pseudo sécu, arrive en "rangeo" toutes propres, bien cirées, pimpantes. Il manque de tourner de l'oeil en voyant mon genou, s'excuse de ne pas pouvoir me donner quelque chose contre la douleur ("Heu je sais pas où est l'infirmière!", sourire gêné), et insiste pour appeler les vrais pompiers qui me conduiront à l'hopital. Je refuse, il devient encore un peu plus blanc. J'ai partiel de grammaire, je veux joindre ma prof pour la prévenir et savoir si elle pourra me refaire passer le contrôle sur un coin de bureau. J'appelle toutes les 10 minutes le secrétariat qui lui aussi "ne sait pas où est mademoiselle Machin-Truc". Dingue c'te fac où les gens disparaissent! 15 minutes avant l'heure fatidique, j'arrive enfin à joindre ma prof et lui explique la situation. Sa réponse: "les sessions de septembre (=rattrapage) sont là pour ça!"

J'ai raccroché le téléphone. Une larme a coulé sur ma joue. J'ai appelé mon taxi pour qu'il me dépose à l'hopital à coté de chez moi. Le mec de la sécu, livide, a reprit des couleurs quand il a comprit qu'il se débarrassait enfin de moi.

En 1 phrase, cette P-tasse péroxydée m'a dégoûté des études et de l'Humanité. Elle a de la chance que je ne me souvienne plus de son nom, je l'aurais clouée au pilori du net!

"Il reste toutefois des freins. Dont un, sur lequel nulle législation n’a de prise : celui de l’esprit. La plupart du temps, il prend la forme de ce que les sociologues appellent l’autocensure. Une dynamique de l’échec qui loge son embryon dans la cellule familiale et conduit nombre de jeunes à minorer leurs ambitions. Selon les derniers chiffres de l’Insee, seuls 2 bacheliers sur 10 en situation de handicap accèdent à l’enseignement supérieur."

Les personnes handicapées ont plus de résilience et de courage que beaucoup de gens, et si ça coince quelque part, c'est peut être, et avant tout, parce que par essence, on est différents, qu'on vit dans un monde qui n'est pas conçu pour nous et s'y adapter est souvent plus compliqué et fatigant. Même si on veut, parfois on peut pas, physiquement.

Les obstacles sont bien dans les têtes, mais pas dans les nôtres...