Faire un enfant quand on est condamné... La question s'est posée il y a quelques années. Enfin, je me suis posée la question plutôt.

Quand j'étais petite fille, "avoir des enfants" faisait parti du package "mari/maison à crédit/boulot (de grands)/réunion parents-profs". Avec le temps et l'évolution de la maladie, mon futur, bien que vague, a volé en éclats. Toute la trame de la vie que je prévoyais, s'est détricotée au fur et à mesure que je comprenais ce que j'avais.

D'un point de vue technique, la fabrique à bébé marche bien, pas de souci,. Néanmoins, créer un être vivant n'est pas anodin, même pour quelqu'un de normal, alors quand on ajoute tous les maux de la grossesse à un corps qui est déjà au bord du gouffre, c'est au mieux déraisonnable, au pire suicidaire.

J'ai dû me demander si je voulais vraiment un enfant ou si j'en voulais un pour "faire comme les autres". Encore des restes de mes réflexes/envies/conditionnements de ma vie d'avant. Je ne suis plus "normale" (dans le sens de "pareil à la majorité"). Je l'accepte. Je suis différente, à moi "d'inventer la vie qui va avec".

Je me suis mise à réfléchir sur le sujet, froidement, avec calme, discernement et lucidité.:

-> hormis le fait qu'une grossesse ravagerait mon corps et anéantirait le peu de force que j'ai encore, j'aurais un enfant que je ne pourrais pas porter/câliner/changer/consoler/amener à l'école. Je ne pourrais ni m'occuper de lui ni jouer avec lui

-> petit à petit, l'enfant verrait sa mère s'enfoncer dans sa déchéance pour finalement la perdre bien avant d'être majeur

Donc, sans même parler de ma pension d'handicapé qui serait insuffisante pour élever un enfant, du monde archi-pollué, surpeuplé, bientôt complètement destroy, "faire un enfant", c'est à dire créer un être qui n'existait pas, appeler une âme, pour qu'elle vienne souffrir (voir sa mère dépérir puis l'abandonner), et pourquoi? Pour "penser à autre chose"? Pour "donner un sens" à sa vie, autre que le combat contre la maladie qui est au centre? Faire souffrir quelqu'un pour s'occuper l'esprit, ça frise l'égoïsme ça, non?!

C'est comme faire un enfant à 60 ans...

Je me suis tellement persuadé du "mauvais" de la chose, que maintenant vouloir un enfant me semble être une passion ésotérique, ça m'échappe totalement. Un truc hormonal, un virus occulte, ceux qui n'en ont pas ne peuvent pas comprendre. Inexplicable, illogique, iraisonné. Ce sentiment d'incompréhension que je nourrissais quand je vivais sur un bateau au milieu de marins. Des types qui vivaient à la spartiate, en chérissant leurs souvenirs de tempête et en choyant leur bateau/bourreau qui leur coûtait un bras. Relation sado-maso.

Ils répétaient: "La Voile, c'est brûler des billets de 500 balles en prenant des seaux d'eau dans la gueule!"

Revenons-en à la progéniture.

C'est à croire qu'on ne peut pas aimer quelqu'un sans lui faire un enfant. Un prolongement de nous qui nous survivra? Un gâteau immortel, un peu de toi un peu de moi pour faire un "truc" qui restera. La preuve qu'on s'est aimé un jour, qu'on s'est mélangé. Comme on prend des photos du souk du Caire pour prouver qu'on y est bien allé.