Vendredi 19 février 2016, 6h00 (environs). Hôpital de Tarbes, service des os en compote.

Je dis 6 heures, mais en fait, j'en sais rien. Je pensais que c'était le matin, il faisait encore nuit. J'ai dormi par quart d'heure, quand l'extrême fatigue était plus forte que la douleur et que le moteur de Harley qui vrombissait à coté de moi, calait. Le bruit, c'était Jeannine, enfin la sphère ORL de ma camarade de chambrée. Jeannine, 74 ans, bout de femme, dont le son qui s'échappait de son fragile petit corps était juste tout droit sorti des Enfers (ou d'un concert de Rammstein).

La veille, on m'avait prévenu que je serai opérée "à la première heure", et à jeun bien sur, donc pas de p'tit dèj. M'en fous, j'ai pas faim. J'ai rien avalé depuis hier midi, mais j'ai pas faim, j'ai mal.

 

Je ne me souviens plus à quelle heure on m'a descendu me charcuter, mais j'ai quelques souvenirs de la remontée: de ma reprise de conscience en salle de réveil, de ma gorge qui me faisait si mal que je me suis demandée si le chirurgien n'était pas passé par là, avec ses vis et son petit marteau... Si j'avais un marteau dou dou dou di dou dou! Ouhla, qu'est-ce qu'ils m'ont mis dans la perf' pour que je chantonne du Cloclo?!

Je me sentais bien, donc, dans le coton certes, mais le plus beau et le plus doux des cotons, et puis les infirmières si gentilles, et les médecins, rho la la, mais a-do-rables, et tout est si propre... Putain, l'anestésie devait être chargée!

A peine les yeux ouverts, une dame me demandait comment ça allait - bah, ça roule ma poule! Elle s'est éloigné un peu et a rejoint sa copine qui avait l'air contrariée. De rares éclats de voix ponctuaient une vive discussion de chuchotis. Elles se forçaient à parler à voix basse pour ne pas perturber la quiétude de la salle. Une sorte de parking de lits médicalisés, remplis de corps allongés, parfois endormis et immobiles, parfois, aux gestes lents et saccadés, mais toujours silencieux. Puis, la seconde a claqué ses main sur ses cuisses et a dit: "Bah qu'elle remonte!". A cet instant, je ne le savais pas, mais les deux femmes débattaient de mon cas. Quelques étages plus haut, ma mère harcelait une infirmière en lui demandant, pour la 5e fois, quand je devais remonter dans ma chambre.

Quand finalement, allongée dans mon brancard, je suis arrivée dans l'ascenseur, au fond du couloir, j'ai entendu un léger brouhaha, des tissus bruissaient, des talons claquaient et une bouffée de parfum s'insinuait... Et là, plop plop plop, 3 têtes sont apparues dans mon champ de vision: ma mère, mon frère et Monsieur. Par la suite, j'ai appris que j'avais une mine affreuse. Ma mère me revoyait pour la 1e fois depuis 5 ans et j 'avais une tête de cadavre!

J'étais si fatiguée mais si contente de voir tout le monde que je me forçais à sourire et à parler, alors que, soyons honnête, je me dormais dessus. En plus, je voyais que mon frère, bien qu'adorable d'être venu, d'avoir patienté, et même de ne pas avoir fui devant la figurante de Thriller que j'étais, s'enmerdait ferme, mais poliment, et ce dès la 2e demi-heure. Dans les yeux de ma mère, je lisais "Retour de la fille prodigue", en néon rouge qui clignotait. Monsieur était parti braquer la pharmacie, ramener bouillotte, coussins et magazines. Et mon père, posé dans un coin de la pièce, dormait à point fermés, le visage calme et serein.

Opérée vendredi, sortie dimanche. Assez expéditif. Je me souviens avoir été impressionnée quand j'ai vu le nombre de personnes qui s'affairait autour de moi (médecins, infirmiers, aides médicales), et m'être dit que le service en province, était bien meilleur qu'à Paris, où la politique du chiffre a eu raison des vocations les plus nobles. Mais en fait, non, "A La Recherche D'un Lit Dispo" se joue ici aussi... Et puis, la bouffe d'hôpital, merci bien! Pour ceux qui ne connaissent pas (veinards), c'est pas qu'une légende, c'est vraiment dégueu. Monsieur n'a peut-être pas beaucoup de qualités; mais c'est un pur de cordon-bleu! (Son Paris-Brest est une tuerie!)

C'est donc le pied la roue légère, que je suis rentrée chez moi. Première nuit, dans mon dodo à moi, qui sent bon, où y a mes nounours, où y a pas de mamie ronfleuse, où y a la place de se détendre les orteils... mon lit quoi. Je m'y installais, à 2000 lieues d'imaginer la nuit pourrie que j'allais passer. Je me suis endormie, calme et sereine, pour me réveiller 30 minutes plus tard, en hurlant de douleur. Inutile de préciser que Monsieur a passé une nuit mémorable. J'ai dû le réveiller une trentaine de fois... Ce qui n'allait pas? Comment l'expliquer clairement...

Primo: pour accéder à mon os, le docteur a coupé la peau (à 3 endroits), puis farfouillé les muscles en les écartant pour dégager le fémur.

Deuxio: (cf. la radio) bien que l'os soit creux (qu'il a dit le chirurgien), il a fallu y enfoncer les tiges.

Question de Monsieur, fort judicieuse: L'os est creux, ok, mais y a pas de moelle dedans? Et c'est pas drôlement utile ce truc gélatineux/gluant? Image d'un pot-au-feu avec des carottes... Miam.

Tercio: on fixe, avec vis en titane et perceuse Black&Decker.

Tu comprendras donc que j'en chie un peu, vu le bordel qu'ils ont mis! Un léger traumatisme, qu'ils ont dit! Viens là, que je te fasse "un léger traumatisme" sur ta mouille!

En plus, si on garde à l'esprit l'hypersensibilité des AF, y a bobo, y a kré kré bobo, quoi. Concrètement, ça se traduit par des spasmes violents (pliages de genou incontrôlés) sur une jambe meurtrie., une cuisse de grenouille disséquée sur une paillasse d'un cours de bio.

Pour calmer la douleur, vu que je n'avais pas le droit d'avoir la morphine de l'hôpital (une histoire de légalité, genre c'est une drogue dure, genre y a des gens qui en abusent...), on m'avait prescrit des cachetons, mélange de doliprane et... d'opium (bien plus légal^^). Or, ce cocktail qui défonce, n'a rien calmé du tout, mais m'a filé des putains d'hallucinations, bien glauques et bien flippantes!

J'ai donc pris la liberté d'arrêter ces saloperies, et de m'installer dans le grand fauteuil du salon,, 24h/24, les pieds relevés sur une pile de coussins, le nez à 50 cm du plan de travail qui sent l'ail. Les limites de la cuisine ouverte...

Plus les jours passaient, plus les sédatifs de l'opération se dissipaient, et plus la douleur devenait insoutenable. Le lundi suivant, à 7h01, Monsieur a appelé le médecin et résultat: retour à la case départ, hosto.