Quand je suis finalement arrivée aux Urgences, mais coté "grand public" (puisque là, des ambulanciers, et pas ces "braves soldats du feu", m'avaient emmené), il faisait encore jour, et tout était relativement calme. Car, à l'hôpital c 'est comme au resto, y a des moments où tout s'accélère, y a des "coups de feu". La pièce où j'ai patienté était grande, rectangulaire. Tous les patients alités étaient allignés, en rang d'ognions, séparés par des paravents amovibles. L'impression de n'être qu'un numéro, comme les gens qui font la queue dans une administration quelconque, sans pudeur, sans discrétion et sans confort...

Une infirmière passait et repassait ses troupes en revue. Lorsqu'elle est passée à ma hauteur, je lui ai demandé quelque chose pour calmer la douleur, en m'excusant presque de la déranger. Elle m 'a répondu "Oui-oui, je vous apporte ça''. Puis, elle est partie. Puis revenue. Puis repartie. Au bout d'1/2 heure, elle m'avait oublié, j'ai donc redemandé. "Oui-oui, j'arrive"... Et comme une demie heure après, toujours rien, je me suis lâchée: j'ai hurlé, à plein poumon. Tout ce que j'avais retenu par "politesse et savoir vivre", dans l'idée du "un peu de pudeur, il ne faut pas déranger les gens", réminiscence d'une éducation un peu (trop) guindée. Mon cri était si fort, si douloureux, que tous ceux qui étaient dans la pièce, m'ont regardé, terrifiés. L'infirmière est arrivée, au pas de course, avec un gobelet format dé à coudre, rempli de morphine. Cul-sec!

 Puis, on m'a envoyé faire une radio pour vérifier que les vis n'avaient pas bougé, ça aurait pu expliquer mes douleurs. Je voyais dans les yeux des gens qui s'occupaient de moi, l'hypothèse grandissante que je simulais, que tout ça c'était du chiquer puisque, normalement, je devais aller bien. En effet, les gens opérés du fémur gambadent dés le lendemain...

Étant donné qu'aucun lit n'était disponible, que rien ni personne n'expliquait ces douleurs insupportables qui me terrassaient, la docteure de garde voulait me renvoyait chez moi. Je refusais catégoriquement. Je me souviens les avoir quasiment supplié de me garder, même sur un brancard, même en vrac dans un couloir. Jusqu'à 22h et des brouettes, j'étais dans une salle d'examen, je crois, sous surveillance de Monsieur et d'un homme en blouse blanche qui avait pour mission, simple mais fastidieuse, de trouver quelle potion magique pouvait stopper mes douleurs, car la morphine ne m'appaisait que 20 minutes. Tout y est passé, et à chaque fois, c'était la même histoire: je me calmais, voire m'écroulais, pour me réveiller en hurlant 15 minutes après, top chrono. J'ai compris que ça devenait un défi personnel, quand, après m'avoir injecter la quasi-totalité de la pharmacopée, l'apothicaire m'a présenté Prince Vallium. Il a confié à Monsieur qu'avec la même dose que celle qu'il venait de me filer, il ne se relevait pas pendant 48h. Pfff, petit joueur! Au bout de 15 minutes, "COUCOU, c'est moi que v'là!" Mais j'avais l'impression bizarre que la douleur, les micro-siestes et les cocktails du savant fou, m'avaient complètement vider la cafetière. Mon esprit était H.S, mais mon corps refusait obstinément d'abdiquer.

Finalement, comme par miracle, une place s'est libérée au service des os en compote, en chambre solo (équivalent du salon Gold, chez Air France, V.I.P quoi). Débauche de luxe: de la place, une télé, une salle de douche privative: le Ritz, les staphylocoques dorés en plus, et le peignoire brodé en moins. Les infirmières de garde qui se souvenaient de moi, avaient l'air désolées de me revoir.

Le lendemain, j'attendais le p'tit déj' avec impatience. Pas parce que j'avais faim, même pas, mais parce que c'est le meilleur repas de la journée. Au point que j'envisageais de monter un réseau clandestin de petits pots de confiture. Hé hé, pssst, c'est de la bonne!

Ma mère a passé la nuit suivante avec moi, elle avait demandé si on pouvait lui installer un lit de camp à coté. Et étonnamment, pas de problème, alors que j'ai largement dépassé l'âge qui donne droit à ce privilège. Voix dans ma tête: "Oyez, oyez, le Retour du Roi de la Fille Prodigue!"

En journée, j'avais mal mais je le supportais, aidée par 2 pauvres petits Dalfagan (peanuts).  Mais la nuit, quand vraiment j'en pouvais plus, j'allais pleurer dans les bras de dame Morphine.

Les regards suspicieux se faisaient de plus en plus insistants. Ma mère avait beau leur (le personnel médical) demander de contacter ma neuro-généticienne à Paris, voire même un neurologue de leur hôpital (possibilité d'un complexe d'infériorité d'un hosto de province comparé à Paris), ils lui répondaient: "Mais non, c 'est bon.". Sombres connards, j'ai mal, putain!"

 Là où je me suis carrément sentie insultée c'est quand le docteur Foldingue a débarqué. La cinquantaine bien tapée, les cheveux grisonnants et en bataille, comme Einstein. Il était généraliste/sophrologue/gourou et tentait de faire passer la douleur par auto-hypnose. "sens la douleur, elle irradie comme de la chaleur, mais tu la contrôles. Visualise-la, respiiiiiiiiiiiiiiiiiire."

Aie confiaaaaaAAAAaaaaaance, oui crois-en moiiiiiiiiiiiii!

 

 

 

Comme j'étais arrivée sur un brancard, mon fidèle destrier, aka trône de fer, était resté à la maison. Je n'avais donc aucun "signe visible de handicap". Et malgré les nombreuses protestations de ma mère, personne de l'équipe médicale n'a cru bon d'ajouter ce petit détail à mon dossier. Un kiné qui passait par là, ne comprenait pas pourquoi je ne me levais pas... Un jour, ma mère complètement exaspérée, a dit à une infirmière qui sous-entendait que j'étais une feignasse: "Si vous la faites marcher, je demande votre canonisation!". J'ai vu dans son regard qu'elle cherchait le sens du mot "canonisation", j'adore quand les idiots se sentent idiots! Ma mère l'a repêché de son océan de bêtise et lui a expliqué le pourquoi du comment. La grognasse s'est excusé, et a écrit en majuscule et souligné: "EN FAUTEUIL".

Le mercredi, au détour d'un couloir, quelqu'un a parlé de mon cas à un neurologue (Alléluia!), qui complètement catastrophé, a confirmé que: 

1 - ça s'appelle des "douleurs neurologiques" (tiens, dans les dents!)

2 - c'est pas du chiqué! Bande de moules! 

Ce saint homme, spécialiste du câblage électrique du corps humain m'a prescrit des charmantes petites gouttes, prises matin-midi et soir, qui ont le pouvoir merveilleux de faire taire la douleur, et accessoirement me foutre dans un état proche du coma de la Belle au bois dormant, avec un QI de bulot (cuit), et la capacité de concentration d'un gamin de 5 ans. C'est d'ailleur la raison de mon long silence d'y a quelques mois, j'étais incapable d'écrire une phrase intelligente: sujet-verbe-complément. J'ai du attendre d'aller mieux et de pouvoir arrêter progressivement les prises du matin et du midi pour commencer à raconter mon odyssée avec des mots de plus de 3 syllabes. Comme tu l'as noté, je continue de prendre les gouttes du soir, mais là j'écris, et j'ai encore mes facultés cognitives. L'effet d'accoutumance et donc de résistance, est assez impressionnant sachant que les premières fois que j'ai pris ce prodigieux élixir, je m'endormais en 5 minutes, et parfois au milieu d'une phrase... Un décontractant qui faisait si bien son taf que j'avais la tonicité d'un mollusque.

A moi les murs, la terre m'abandonne!

                                                                                                                                                                                                                                         

 J'ai fini la semaine à l'hosto, chouchoutée par l'équipe médicale. Matelas à air, bandages anti-escarres, double dose de tartines au p'tit déj, et avalanches de mots gentils... Faut dire que l'âge moyen des résidents du service était de 75 ans, alors une gamine qui a plus de 3 dents dans sa bouche, je dénotais un peu parmi ces charmantes petites têtes blanches. La proximité des Pyrénées faisait que chaque nouveau soignant qui ne connaissait pas encore mon historique, me demandait avec un p'tit hochement de menton et un air entendu: "Accident de ski, hein?". A quoi je répondais: "fracture du fémur", soit l'accident "le plus 3e âge"...

Les Pyrénées proches induisent aussi frontière espagnole, ce qui m'a valu de passer mes derniers jours dans une ambiance entre hystéries, crises de nerf et fous rire. Une femme, la cinquantaine je crois, criait à intervalle régulier et en espagnol dans le texte, une phrase mais très vite et quasiment toujours la même. Ma maîtrise de la langue de Cervantès étant quelque peu rouillée, j'ai pas tout compris, mais "Mamaaaaaaaaaaaaaa" et "ayuda me", je comprends encore. Qu'une femme de son âge, appelle sa mère, me semblait drôle et terrifiant. Bizarrement, elle n'avait rien à faire dans ce service, aucun de ses os n'était fracturé, à part peut-être, le carafon un poil fêlé...

Un jour, Monsieur m'a dit que j'étais hypocondriaque, c 'est pas complètement faux, je suis attentive au moindre symptôme qui pourrait apparaître. Donc 1 semaine à l'hosto, c'est presque des vacances, je peux arrêter ma surveillance continuelle. En plus, j'adore passer la nuit ici: quoi qu'il puisse m'arriver (m'étouffer, perdre connaissance...), on saura me soigner, il y a toujours quelqu'un de réveiller, on est jamais seul...

A la fin de mon séjour dans le monde merveilleux des blouses blanches, j'ai accepté de passer 2 semaines chez mes parents. Pour les raisons suivantes:

- D'une, mes parents vivent à 30 minutes de Toulouse, soit 1/2 heure de la civilisation, des centres hospitaliers, du Mac Do (viens chez moi, tu comprendras), des lampadaires, toussa toussa... Dans la peur d'une rechute, c'était tactique de se rapprocher de la grande maison de la piquouze.

- De deux: j'avais besoin de lâcher prise complètement, de me reposer entièrement sur quelqu'un, or la qualité première de ma mère est qu'elle est efficace. Elle a classé toutes mes ordonnances, organisé mon arrivée avec lit médicalisé, transport en ambulance, visites quotidiennes d'une infirmière, d'un kiné (à domicile), RDV avec un neurologue dans la semaine, et le tout sans même que j'ai eu à formuler la souhait de s'en occuper, ça change. Si on devait résumer ça, ce serait: "sitôt dit, si tôt fait", et fait correctement, parfaitement, rien à redire, pas "à la vas-y que je te pousse/si j'y pense/si j'ai pas la flemme/si Saturne et Jupiter sont alignés"... Suivez mon regard...

Elle a posé une semaine pour s'occuper de moi, mon père a pris la seconde. Elle avait laissé des directives: "faut qu'elle mange (j'avais perdu une 10zaine de kilos), et de la viande rouge, et qu'elle ait toujours à boire...". J'étais dorloté comme jamais. Encore maintenant, quand on se revoit, l'ambiance est radicalement différente d'avant, notre relation est différente. Là où il y avait des reproches, de la déception, de l'amertume et de la rigidité. Maintenant, c'est bienveillant et complice. C'est un rapport comme ça que j'ai toujours voulu, et j'apréhende que ça redevienne froid... Je sais qu'à moins d'un traumatisme, les gens ne changent pas. Chassez le naturel...

Tout est rentré dans l'ordre. Enfin presque. J'ai encore un peu mal, et je ne dors toujours pas dans un lit normal. Le neurologue a dit que ça serait looooooooooong. Je ne me gratte plus comme une djunkie en manque. Après des mois alitée et lobotomisée par les médocs, je connais tous les programmes de la télé.! ;-)

Bref, ça va quoi.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Putain, j'ai fini! J'en voyait pas la fin. C'est assez long?!!

Je sais, c'est pas du tout équilibré, mais 3 parties c'est bien pour une histoire!